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Rencontre avec le Sacré

          

Un Dieu

Le monothéisme islamique s’est immédiatement inscrit dans le prolongement   de l’histoire sacrée des prophéties. Depuis l’origine, l’Unique a envoyé à l’humanité des Prophètes et des Messagers chargés de porter le message, le rappel de Sa présence, de Ses commandements, de Son amour et de Son espérance. D’Adam, le premier des Prophètes, à Muhammad, le dernier des Messagers, la tradition musulmane reconnaît et se reconnaît dans l’ensemble du cycle de la prophétie comprenant les plus célèbres des Envoyés (Abraham, Noé, Moïse, Jésus, etc.) ; les moins connus, de même que d’autres qui nous sont même inconnus. L’Un n’a eu de cesse d’accompagner les Hommes, Sa création, de son origine à son terme et c’est le sens même du Tawhîd (l’unicité de Dieu) et de la formule coranique qui réfère autant au destin de l’humanité qu’à celui de chaque individu : « Certes nous sommes à Dieu et c’est à Lui que nous retournons » (1)  

De tous les Messagers, la figure la plus importante dans la filiation du Prophète de l’Islam est sans conteste Abraham. Il y a certes plusieurs raisons à cela mais le Coran, d’emblée, inscrit ce lien particulier avec Abraham par l’expression affirmée et continuée du monothéisme pur, de l’adhésion de la conscience humaine au projet divin, de l’accession du coeur à Sa reconnaissance, à Sa paix dans le don de soi. C’est le sens du mot « islam », trop souvent trop vite traduit par l’idée de simple « soumission » et qui contient pourtant le double sens de « paix » et de «don entier de soi » : ainsi le « muslim », le musulman, est l’être humain qui à travers l’histoire – et avant même la dernière Révélation - désirait accéder à la Paix de Dieu par le don absolu de son être à l’Etre. Abraham fut, en ce sens, l’expression profonde et exemplaire du « musulman » :

« C’est Lui [Dieu] qui vous a élus. Il ne vous a imposé aucune gêne dans la religion. Celle de votre père Abraham lequel vous avait nommés ‘musulmans’ avant [ce livre] et ici [dans ce livre] afin que le Messager soit témoin vis-à-vis de vous [la nouvelle communauté de foi musulmane] et que vous-mêmes vous soyez témoins vis-à-vis des gens…» (2)

Avec cette reconnaissance de l’Unique, la figure d’Abraham a un statut tout à fait singulier dans la lignée des Prophètes qui mène au Messager de l’islam pour plusieurs autres raisons fondamentales. Le livre de la Genèse3, comme le Coran, rapporte l’histoire de la servante d’Abraham, Hagar, qui donna naissance sur le tard à son premier enfant Ismaël. Sarah, l’épouse d’Abraham, devenue à son tour mère d’Isaac, demanda à son mari d’éloigner sa servante et son enfant.

Le musulman, est l’être humain qui à travers l’histoire – et avant même la dernière Révélation - désirait accéder à la Paix de Dieu par le don absolu de son être à l’Etre. 


Une filiation, un lieu

 

Abraham emporta Hagar et Ismaël loin dans une vallée de la péninsule arabique nommée Bacca, identifiée à la Mecque actuelle par la tradition islamique. Cette dernière comme La Genèse rapportent les questionnements, la souffrance et les prières d’Abraham et de Hagar obligés de vivre l’exil et la séparation. Dans les deux traditions, l’épreuve est présentée et vécue avec l’assurance et le réconfort intime qu’il s’agit pour le couple et l’enfant de répondre à l’exigence de Dieu qui protégera et bénira la descendance d’Abraham née de Hagar. En réponse aux invocations d’Abraham concernant son fils, Dieu répond dans la Genèse : « En faveur d’Ismaël, Je t’ai entendu. Vois, Je l’ai béni… et Je ferai de lui une grande nation » (4) puis plus loin, au moment où Hagar se trouve désemparée sans nourriture ni eau : « Dieu entendit la voix de l’enfant et l’Ange de Dieu appela Hagar et lui dit : ‘Qu’as-tu Hagar ? Ne crains pas, car Dieu a entendu la voix de l’enfant dans le lieu où il est. Lève-toi ! Relève l’enfant et prends-le par la main, car Je ferai de lui une grande nation. » (5) Le Coran rapporte : « Notre Seigneur ! J’ai établi une partie de mes descendants dans une vallée stérile, auprès de la Maison sacrée, - O notre Seigneur ! afin qu’ils s’acquittent de la prière. Fais en sorte que les coeurs de certains hommes s’inclinent vers eux, accorde-leur des fruits en nourriture.Peut-être, alors, seront-ils reconnaissants. O notre Seigneur ! Tu connais parfaitement ce que nous cachons et ce que nous divulguons. Rien n’est caché à Dieu sur la terre et dans le ciel. Louange à Dieu ! Dans ma vieillesse Il m’a donné Ismaël et Isaac ! Mon Seigneur est celui qui entend et exauce les prières » (6)

Sur le plan strictement factuel, le Prophète Muhammad est un descendant des enfants d’Ismaël et il fait donc partie de cette « grande nation » annoncée dans les textes sacrés. Abraham est donc son « père » au sens premier et la tradition musulmane comprend que les prières de ce père couvrent de leur bénédiction son descendant le dernier des Prophètes ainsi que le lieu où il laissa Hagar et Ismaël et où, quelques années plus tard, il aura à vivre la terrible épreuve du sacrifice de son fils et où, enfin, il érigera avec lui la Maison de Dieu (la Ka’ba). La Révélation coranique rapporte :

« Lorsque son Seigneur éprouva Abraham par certains ordres et que celui-ci les eut accomplis, Dieu dit : ‘Je vais faire de toi un guide pour les hommes’, Abraham dit : ‘Et pour ma descendance aussi ?’ Le Seigneur dit :’Mon alliance ne concerne pas les injustes’. Nous avons fait de la Maison un lieu où l’on revient souvent et un asile pour les hommes. Prenez donc la station d’Abraham comme lieu de prière. Nous avons confié une mission à Abraham et Ismaël : Purifiez ma Maison pour ceux qui accomplissent les circuits ; pour ceux qui s’y retirent pieusement, pour ceux qui s’inclinent et se prosternent’. Abraham dit : ‘Mon Seigneur ! Fais de cette cité un asile sûr ; accorde à ses habitants des fruits comme nourriture, à ceux d’entre eux qui auront cru en Dieu et au dernier Jour » (7)

Tel est l’enseignement millénaire de la tradition islamique : Il est un Dieu et une lignée de Prophètes dont la figure centrale d’Abraham, expression archétypale du « musulman », père de sang de cette descendance d’Ismaël qui mène à Muhammad, et qui sanctifiera ce lieu sacré de l’ancienne vallée de Bacca, devenue la Mecque, par la construction – des mains même d’Abraham et d’Ismaël – de la Maison de Dieu (bayt Allah). C’est là, très exactement là, que naîtra le dernier des Envoyés pour l’humanité, Muhammad ibn ‘Abdullah, portant le message du rappel de l’Unique, des Prophètes et de la Maison sacrée. Un Dieu, un Lieu, un Prophète.

Il est un Dieu et une lignée de Prophètes dont la figure centrale d’Abraham, expression archétypale du « musulman », père de sang de cette descendance d’Ismaël qui mène à Muhammad, et qui sanctifiera ce lieu sacré de l’ancienne vallée de Bacca, devenue la Mecque...

 


L’épreuve de la foi : doute et confiance

 

Ces simples faits illustrent à eux seuls bien sûr le lien particulier qui lie la vie de Muhammad à celle d’Abraham. Mais c’est plus encore la filiation spirituelle qui est révélatrice de la singularité de ce lien. L’ensemble de l’expérience abrahamique dévoile la dimension fondamentale de la foi en l’Unique. Abraham, déjà très âgé et qui vient juste d’accueillir son enfant à la vie, doit vivre l’épreuve de la séparation et de l’abandon qui mèneront Hagar et son enfant aux abords de la détresse et de la mort. Sa foi est « confiance en Dieu » : il entend (comme d’ailleurs Hagar) l’ordre de Dieu, il y répond malgré l’épreuve et la souffrance et ne cesse d’invoquer Dieu et de s’en remettre à lui. Au-delà de ses déchirements humains et par la nature même de ces derniers, il entretient et développe, au fil de ses épreuves, un rapport de fidélité, de réconciliation, de paix et de confiance avec Dieu. Celui-ci l’éprouve mais ne cesse de lui parler, de l’inspirer et de faire jalonner sa route de signes qui l’apaisent et le rassurent.

Quelques années après l’abandon dans le désert, Abraham devra vivre une autre épreuve puisque Dieu lui demande de sacrifier son premier né Ismaël. Le Coran rapporte cette histoire en ces termes :

« Nous lui avons alors annoncé (à Abraham) une bonne nouvelle: la naissance d'un garçon, doux de caractère. Lorsqu'il fut en âge d'accompagner son père, celui-ci dit: 'O mon fils! Je me suis vu en songe, je t'immolais; qu'y vois-tu donc?' Il dit: 'O mon père! Fais ce qui t'est ordonné. Tu me trouveras patient, si Dieu le veut!'. Après que tous deux se furent soumis, et qu'Abraham eut placé son fils, le front à terre, nous l'appelâmes: 'O Abraham! Tu as cru en cette vision et tu l'as réalisée; c'est ainsi que nous récompensons ceux qui font le bien: voilà l'épreuve concluante' Nous avons racheté son fils par un sacrifice solennel. Nous avons perpétué son souvenir dans la postérité: paix sur Abraham! » (8)

L’épreuve est terrible : au nom de son amour et de sa foi en Dieu, Abraham doit sacrifier son fils, maîtriser et dépasser son amour de père. L’épreuve de la foi s’exprime ici dans cette tension entre deux amours. C’est pourtant son propre fils, objet du sacrifice, qui le réconforte et l’accompagne comme un signe et une confirmation lorsqu’il lui murmure : « O mon père! Fais ce qui t'est ordonné. Tu me trouveras patient, si Dieu le veut! ». Comme ce fut le cas, quelques années plus tôt avec Hagar, il trouve en autrui des signes qui lui permettent de faire face à l’épreuve. Ces signes, expression de la présence du divin au coeur de l’épreuve, ont une fonction fondamentale dans l’expérience de la foi et façonnent le mode d’être avec soi et avec Dieu. Lorsque Dieu fait subir une épreuve terrible à son Envoyé et qu’Il accompagne cette dernière de signes de Sa Présence et de Son soutien (les propos de confirmation de la femme ou de l’enfant, une vision, un rêve, une inspiration, etc.), il l’éduque dans la foi et lui impose une double attitude : il doute de soi, de sa force, de sa foi à l’instant même où les signes l’empêchent de douter de Dieu. L’épreuve de la foi, accompagnée des signes de la présence du divin, est donc une école de l’humilité et de la reconnaissance du Créateur. Abraham subit l’épreuve et est tenté par un profond doute quant à soi, sa foi, la véracité de ce qu’il entend et comprend. Les inspirations, les confirmations de sa femme comme de son fils (qu’il aime et qu’il sacrifie au nom de l’amour divin), lui permettent de ne point douter de Dieu, de Sa présence et de Sa bonté. Le doute « quant à soi » se marie à la profonde « confiance quant à Lui ».

De fait l’épreuve de la foi n’est jamais « tragique » dans la tradition islamique et en ce sens l’histoire d’Abraham si elle est rapportée de façon similaire en beaucoup de points en ce qui concerne l’histoire de Hagar et d’Ismaël est fondamentalement différente de celle de la Bible quant à l’expérience du sacrifice. On lit dans la Genèse :

« Or, après ces événements, Dieu mit Abraham à l'épreuve et lui dit: 'Abraham'; il répondit: 'Me voici'. Il reprit: 'Prends ton fils, ton unique, Isaac, que tu aimes. Pars pour le pays de Moriyya et là, tu l'offriras en holocauste sur celle des montagnes que je t'indiquerai. (...). Abraham prit les bûches pour l'holocauste et en chargea son fils Isaac; il prit en main la pierre à feu et le couteau, et tous deux s'en allèrent ensemble. Isaac parla à son père Abraham: 'Mon père' dit-il, et Abraham répondit: 'Me voici, mon fils'. Il reprit: 'Voici le feu et les bûches; où est l'agneau pour l'holocauste?'. Abraham répondit: 'Dieu saura voir l'agneau pour l'holocauste, mon fils' Tous deux continuèrent à aller ensemble. » (9)

Abraham doit sacrifier son fils et il vit ici cette épreuve dans une absolue solitude. A la question directe de son fils : « où est l’agneau pour l’holocauste ? », Abraham répond de façon elliptique. Il est seul à répondre à l’appel de Dieu. Cette différence entre les deux narrations est apparemment anodine mais elle a pourtant des conséquences fondamentales dans la perception même de la foi, de l’épreuve de la foi et de la relation de l’être humain à Dieu.

Tous les Envoyés ont, comme Abraham et Muhammad, vécu l’épreuve de la foi et tous ont, de la même façon, été protégés d’eux-mêmes et de leurs doutes par Dieu, Ses signes et Sa parole. 

 


Expérience tragique ?

 

Cette solitude tragique de l’Homme faisant face au divin traverse l’histoire de la pensée occidentale depuis la tragédie grecque (avec la figure centrale du rebelle Prométhée face aux dieux de l’Olympe) jusqu’aux interprétations chrétiennes existentialistes et modernes à l’instar de l’oeuvre de Sören Kierkegaard (10). La récurrence du thème de l’ « épreuve tragique de la foi solitaire » dans la théologie et la philosophie occidentales a associé à cette réflexion la question du doute, de la révolte, de la culpabilité, du pardon et a, à son tour naturellement façonné, le discours sur la foi, l’épreuve et la faute.(11)

Il faut néanmoins se méfier des analogies apparentes. Certes les histoires des Prophètes, et notamment celle d’Abraham, sont rapportées respectivement dans les traditions juive, chrétienne et musulmane. Apparemment de façon similaire : à l’étude on s’aperçoit cependant que les narrations sont différentes et ne présentent pas toujours ni les mêmes faits ni les mêmes leçons. Ainsi, à celle ou à celui qui entre dans l’univers de l’islam et cherche à rencontrer et à comprendre « le sacré » islamique et ses enseignements, il faut demander de faire l’effort intellectuel et pédagogique de se dépouiller – le temps de cette rencontre – des liens     naturels qu’elle/il a pu établir entre l’expérience de la foi, l’épreuve, la faute et la dimension tragique de l’existence.

La Révélation coranique rapporte les histoires des Prophètes et tout au long de cette narration, elle façonne dans l’esprit et le coeur du musulman un rapport au Transcendant qui ne cesse de mettre en avant la permanence de la communication par l’intermédiaire des signes, des inspirations, et, au fond, de la présence très intime de l’Unique comme l’exprime si bien ce verset du Coran: « Si Mon serviteur te questionne à mon sujet : Certes, Je suis proche. Je réponds à l’appel de qui M’appelle quand il M’appelle. » (12) Tous les Envoyés ont, comme Abraham et Muhammad, vécu l’épreuve de la foi et tous ont, de la même façon, été protégés d’eux-mêmes et de leurs doutes par Dieu, Ses signes et Sa parole. Leur souffrance n’est point synonyme de faute et elle ne révèle pas non plus une quelconque dimension tragique de l’existence : elle est plus simplement une initiation à l’humilité comprise comme une étape nécessaire à l’expérience de la foi.    

Parce que sa vie a exprimé l’essence manifestée et vécue de ce message, la rencontre avec le Prophète Muhammad est un moyen privilégié d’accéder à l’univers spirituel de l’islam. De sa naissance à sa mort, l’expérience de cet Envoyé marie – bien loin de tout tragique humain – l’appel de la foi, l’épreuve parmi les hommes, l’humilité, et la quête de paix avec l’Unique.

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(1) Coran 2 , 156

(2) Coran, 22,78

(3) Genèse, 15,5

(4) Genèse, 17 :20

(5) Genèse, 21 :17-19

(6) Coran, 14 : 37-39

(7) Coran, 2 : 124-126

(8) Coran 37 : 101-109

(9) Genèse 22/1-2 et 6-8; Traduction oecuménique (TOB), Livre de poche, 1980

(10) Notamment son analyse sur l’expérience d’Abraham dans son ouvrage Craintes et Tremblements (1843)

(11) Voir à ce sujet notre analyse dans Islam, le face à face des civilisations, Quel projet pour quelle modernité ? Tawhîd, Lyon, 1995, (Troisième partie : Valeurs et finalités)

(12) Coran 2 : 186          

 

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