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Les enseignements de la Bataille d’Al-Mu‘ta

« Combattez au Nom de Dieu et sur Sa Voie nos ennemis. Ne trahissez pas et ne transgressez pas, ne tuez aucun enfant, ni aucune femme, ni aucune personne âgée, ou tout homme isolé dans un ermitage, ne coupez pas les palmiers, ni aucun autre arbre et ne détruisez pas les constructions. »

Les différents épisodes de la vie du Prophète Muhammad (saw) et ses compagnons ne sont pas seulement des récits historiques, mais bien des enseignements contemporains pour les musulmans de notre époque.

Parmi ces épisodes, la bataille d’al Mu ‘ta est riche en enseignement.

La bataille d’Al Mut’a a eu lieu en l’an 8 de l’Hégire, 629 de notre ère, près du village de Mu‘ta[1], dans la ville d’Al Karak de l’actuelle Jordanie. Alors que le traité de paix de Hudaybiya a été conclu entre le Prophète (saw) et les Quraysh, ce dernier pouvait se concentrer sur sa mission prophétique de transmission et de diffusion du message de l’Islam. Il a ainsi envoyé un grand nombre de lettres à des dirigeants de différents empires et pays de l’époque pour leur transmettre le message de la religion musulmane. Ces lettres ont notamment fait l’objet d’une étude approfondie du savant musulman Muhammad Hamidullah, qui analyse notamment les implications de ces courriers diplomatiques en matière de « Droit International Musulman »[2].

Muhammad (saw) envoya donc des émissaires dans le Cham pour tenter de présenter le message de l’Islam aux tribus arabes de la région.  Al Harith Ibn Umayr Al Azdi fut chargé de transmettre une lettre du Prophète au chef de Bosra, dans le Sud de l’actuelle Syrie. Mais l’émissaire du Prophète Muhammad (saw) fut capturé par les Ghassanides et leur chef, Churhabil al Ghassani, ordonna son exécution[3].

En apprenant que son émissaire avait été tué, le Prophète (saw) fut très en colère et révolté.

Le premier enseignement ici est qu’il existait à l’époque des règles coutumières tacites en matière de relations internationales, à savoir dans le cas présent, le fait de ne pas s’attaquer aux émissaires qui ne sont que les ancêtres des diplomates. La réaction du Prophète (saw) nous montre que les musulmans respectaient ces règles et y étaient attachés. Cela nous montre aussi que lorsque d’autres « Etats » ne respectaient pas ces coutumes internationales, cela engendrait de la colère et du conflit, comme on le voit à travers la réaction du Prophète (saw)  et des musulmans, qui étaient révoltés par l’assassinat de leur émissaire et ont tout de suite rassemblé une armée pour que justice soit rendue.

C’est ainsi que le Prophète (saw) décida d’attaquer les Ghassanides (et leurs alliés byzantins) en rassemblant une large armée. Il s’agit de la première bataille en dehors de la péninsule arabique et leur première confrontation avec une armée byzantine. 

Selon les historiens musulmans, le Prophète (saw) a rassemblé trois mille hommes pour cette bataille[4], ce qui était un effectif important pour la communauté musulmane naissante. Les compagnons qu’il a nommés à la tête de cette armée témoignent de l’importance que le Prophète (saw) accordait à cette bataille. Effectivement, il nomma comme premier commandant Zayd Ibn al Harith (que Dieu l’agréé), qui était son fils adoptif et un proche compagnon ; de nombreuses sources attestent de l’amour profond que le Prophète (saw) avait pour lui. Si celui-ci était amené à mourir, le deuxième commandant désigné par Muhammad (saw) était Jafar Ibn Abi Talib, le cousin du Prophète (saw) et frère d’Ali Ibn Abi Talib, qui avait participé à la première émigration musulmane en Abyssinie. Comme troisième commandant si le précédent venait à mourir, le Prophète (saw) nomma encore une fois un compagnon important pour qui il avait beaucoup d’estime, Abdallah Ibn Rawaha[5]. Enfin si tous étaient tués, il revenait aux musulmans de se consulter pour désigner un nouveau commandant.

Les combattants musulmans préparèrent l’expédition et prirent la route. Le Prophète (saw) les accompagna une partie du chemin avant de leur dire au revoir et de retourner à Médine[6].

C’est dans ce contexte que le Prophète Muhammad (saw) dit à l’armée musulmane en partance pour al Mu‘ta : « Combattez au Nom de Dieu et sur Sa Voie nos ennemis. Ne trahissez pas et ne transgressez pas, ne tuez aucun enfant, ni aucune femme, ni aucune personne âgée, ou tout homme isolé dans un ermitage, ne coupez pas les palmiers, ni aucun autre arbre et ne détruisez pas les constructions. »

Le Prophète (saw) a mis ici en exergue les fondements de l’éthique de la guerre en Islam. Un enseignement fondamental, surtout à notre époque où certains groupes déviants tentent de légitimer la violence aveugle au nom de l’Islam. Le premier élément à relever dans ce hadith étant l’interdiction de s’en prendre aux civils dans le cadre d’un conflit armé, seuls les combattants et militaires doivent être ciblés, avec une insistance supplémentaire sur le fait de ne pas viser les femmes, les enfants et les personnes âgées, et tous ceux qui ne sont pas directement impliqués dans le conflit. Le deuxième élément est l’opposition à la destruction gratuite des biens matériels et des bâtiments. En effet, les guerres engendrent souvent des destructions de bâtiments publics ou privés qui portent préjudice aux sociétés et aux hommes, de même elles engendrent parfois la destruction du patrimoine culturel d’un pays, de vestiges historiques, ce qui est une atteinte au patrimoine de l’humanité. Le Prophète (saw) a ainsi très clairement condamné ces destructions provoquées par les guerres. Enfin, le dernier enseignement de ce hadith est l’importance en Islam de la préservation de la nature et de l’environnement, un élément qui pourrait facilement être négligé face à la difficulté immédiate d’une guerre. Or l’Islam a insisté pour sensibiliser les musulmans à la préservation de la nature en général à travers la mention dans le hadith de l’opposition au fait de couper des palmiers et des arbres dans le cadre d’une guerre.

Les Ghassanides demandèrent de l’aide au roi Byzantin Héraclius qui envoya une armée à leur secours.  Selon les sources musulmanes l’armée des Ghassanides combinée à l’armée byzantine atteignait le nombre de 100 000 à 200 000 hommes[7] (alors que les musulmans n’étaient que 3000). Même s’il n’y a pas de certitude sur les chiffres et qu’ils paraissent excessifs, il est clair que les musulmans étaient largement en infériorité numérique.

Lorsque les musulmans arrivèrent à Ma’ân en Syrie, ils apprirent qu’Héraclius et les Ghassanides campaient dans la région de Balqâ’ à la tête d’une imposante armée dotée d’une large supériorité numérique. Ils devinrent alors hésitants sur leurs choix stratégiques.  Ils décidèrent donc de rester deux jours à Ma’ân pour réfléchir. Certains évoquèrent l’idée d’envoyer un message au Prophète (saw) pour l’informer de la supériorité numérique de l’adversaire pour qu’il envoie des renforts ou donne d’autres instructions[8].

C’est alors que face à ces doutes et ces craintes,  Abdallah Ibn Rawaha leur dit « Ce que vous refusez d’admettre, c’est que vous êtes venus ici à la recherche du martyre. Nous ne combattons pas les gens par la force ni par notre supériorité numérique. Nous affrontons uniquement par la foi dont Dieu nous a honorés. Avançons donc ! Il n’y a que deux bonnes choses qui puissent nous arriver : ou nous vaincrons ou nous tomberons en martyrs ». Les musulmans enthousiasmés par ces paroles, crièrent  « Tu as raison » et allèrent de l’avant[9].

Ces éléments nous enseignent deux choses. Tout d’abord, les compagnons que nous prenons comme exemples étaient eux aussi des êtres humains avec leurs craintes et leurs doutes face à des situations difficiles et avaient besoin de s’aider les uns les autres pour dépasser ces craintes et appréhensions. Ensuite, ce passage nous rappelle à quel point l’Islam nous invite à faire preuve de courage face à l’adversité, à apprendre à dépasser nos peurs et dépasser notre condition pour un idéal supérieur. Ceci ne se limite pas qu’aux situations de conflits militaires, spécialement pour nous qui ne vivons pas forcément dans un contexte de guerre, c’est aussi un enseignement pour notre vie quotidienne où, dans nos activités professionnelles, associatives, sociales voir politiques, mais aussi dans nos vies personnelles et familiales, on peut faire face à des épreuves nous paraissant insurmontables et engendrant en nous de la peur et du désespoir, mais à l’image de ces compagnons, il faut savoir aller de l’avant, rester optimiste et avoir le courage d’affronter les obstacles devant nous.

La bataille eu lieu à al Mu‘ta,  d’abord Zayd Ibn Haritha fut tué par les lances ennemies, en plein milieu du champ de bataille. Jaffar Ibn Abi Talib pris donc la relève. Ce dernier qui tenait l’étendard dans sa main gauche vit sa main coupée, il l’a pris alors dans sa main droite qui fut aussi coupée, et alors qu’il tenait l’étendard de l’Islam avec ses bras sans mains, il fut tué. C’est alors Abdallah Ibn Rawaha qui prit la relève, se lança au combat et fut aussi tué à son tour[10].

C’est ainsi que Khalid Ibn Al Walid pris l’initiative de prendre le drapeau  et donc le leadership comme nouveau commandant. Les musulmans le suivirent et acceptèrent tacitement son commandement. Khalid Ibn al Walid se révéla être un grand guerrier et stratège militaire[11].

Khalid Ibn al Walid continua le combat pendant trois jours[12], mais comprenant la position difficile de l’armée musulmane, il établi une stratégie de retrait visant à faire croire aux byzantins que des renforts de Médine allaient arriver. Cette stratégie fut fructueuse et permis aux musulmans de minimiser les pertes en infligeant de nombreuses pertes à l’ennemi, tout en se retirant à Médine[13].

Cette bataille fut considérée comme une victoire par le Prophète (saw) et mis en exergue le génie militaire de Khalid ibn al Walid. Muhammad (saw) lui donna d’ailleurs le titre de Sayfullah « l’épée d’Allah ». 

Cet épisode nous enseigne, à travers l’exemple de Khalid Ibn al Walid, l’importance de la prise d’initiative, de la capacité à gérer des situations de crise avec habilité et sang froid et l’éloge de l’intelligence stratégique. Effectivement, Khalid Ibn Al Walid, qui n’avait pas été nommé par le Prophète (saw) comme chef de bataille, a prouvé ses capacités de leaders par son courage et ses prouesses militaires dans le feu de l’action, par sa prise d’initiative et son intelligence.

Malgré la joie de cette victoire, le Prophète (saw) était attristé par la mort de ses trois proches compagnons. À titre d’exemple, lorsqu’il apprit la mort de Jaafar Ibn Abi Talib, le Prophète (saw) pleura et pria pour lui. C’est alors que l’ange Gabriel consola Muhammad (saw) en lui rappelant à quel point Jaafar était un courageux et loyal soldat, que Dieu lui a accordé la vie éternelle, et à la place des bras qu’il a perdus lors de la bataille, Dieu lui a donné des ailes pour voler au paradis. C’est ainsi que Jaafar fut surnommé l’homme aux deux ailes « Dhul janahayn »[14].  Dans le même ordre, lorsque le Prophète (saw) annonça la mort de Zayd, Jaafar et Aballah, les compagnons pleurèrent également[15].

Cela nous montre que la tristesse qu’entraine la perte d’êtres chers est naturelle et n’a rien de honteux, tout comme le fait de pleurer n’est en rien blâmable comme certains le prétendent, ce que l’Islam condamne sont les excès dans les lamentations. Ainsi, le fait de pleurer, d’être triste et le besoin d’être consolé sont tout à fait conformes à l’éthique Islamique comme nous le prouve cet épisode de la vie du Prophète (saw).

Lors du retour des troupes musulmanes à Médine, une partie de la communauté musulmane les accusèrent de trahison du fait de leur retrait, ils subirent ainsi des dénigrements et des attaques. Après avoir subi la cruauté de la guerre et de la perte de compagnons proches, ils subissaient un deuxième affront avec le dénigrement de leur propre communauté. Des sources rapportent que les gens leur lançaient de la terre en les insultant de « fuyards » qui ont « fui la cause de Dieu ».

Salama Ibn Hisham, un compagnon de renommée, qui était un des premiers à se convertir à l’Islam, a participé à l’émigration vers l’Abyssinie et celle vers Médine. Ce dernier a participé à la bataille d’al Mu‘ta. Ainsi, lors du retour des troupes à Médine, il a fait face aux dénigrements et était hué par des musulmans de Médine chaque fois qu’il sortait. Cela l’a tellement affecté qu’il n’osait plus sortir de chez lui, même pour aller à la prière collective avec le Prophète (saw) et les autres musulmans[16].

C’est le Prophète (saw), qui avait compris au-delà des apparences, que la bataille d’al Mu‘ta était une victoire sur le plan stratégique, apporta son soutien aux troupes et demanda aux musulmans de Médine de cesser de les dénigrer[17]. Le Prophète (saw) fit d’ailleurs l’éloge de la stratégie de Khalid Ibn Al Walid et compris que face à l’énorme inégalité numérique entre les deux armées, il s’agissait bien d’une victoire pour les musulmans[18]. Le Prophète (saw) dit d’ailleurs que ce n’était qu’une première étape et que l’armée retournerait combattre les byzantins. Et sur le long terme, les évènements donnèrent raison au Prophète (saw) et à la stratégie de Khalid ibn Al Walid, car c’est lui qui gagnera plus tard de nombreuses batailles contre les byzantins dans le Cham, ainsi que d’autres soldats de la bataille d’Al Mu‘ta comme Salama Ibn Hisham. C’est d’ailleurs le même Khalid Ibn Al Walid qui sous le Califat de Abu Bakr puis d’Omar vaincra les byzantins lors de la bataille de Yarmouk, de la prise de Damas et la conquête du Cham en général.

Cet épisode nous enseigne que parfois « la masse » de notre propre communauté ne comprend pas nos choix ou nos actions et n’arrivent pas à percevoir la profondeur stratégique d’un acte qu’ils jugeront à la surface comme étant une trahison. Vivre cet affront de la part de sa propre communauté est souvent très douloureux comme ça a été le cas pour les compagnons à l’époque. Mais la patience et l’endurance doivent être la clé durant ce type d’épreuves, car le long terme donne raison à ceux qui ont agit pour le bien et la justice et permet aux gens de comprendre la réalité des actes et des choix qui ont été fait. Les résultats de la vision à long terme, de la sagesse décisionnelle et des actions stratégiques ne sont parfois perceptibles par la « masse » que sur le long terme, car sur le coup de l’immédiateté et l’émotion on ne perçoit souvent que la surface. Il est donc fondamental de faire ses choix en recherchant le bien commun et non pour satisfaire les gens dans l’instant présent, quitte à prendre le risque d’être attaqué par les siens. Car servir des principes et servir le Divin doit toujours primer sur sa propre condition et sur le regard d’autrui.


[1]   Ibn Hicham, la biographie du Prophète Mahomet, Fayard, 2004, p. 325

[2] Muhammad Hamidullah, Six Originaux des Lettres diplomatiques du Prophète de l'Islam, Tougui, 1985

[4] Ibn Hicham, la biographie du Prophète Mahomet, Fayard, 2004, p. 325

[5] Ibn Hicham, la biographie du Prophète Mahomet, Fayard, 2004, p. 325

[6] Ibn Hicham, la biographie du Prophète Mahomet, Fayard, 2004, p. 325

[7] Ibn Hicham, la biographie du Prophète Mahomet, Fayard, 2004, p. 325

[8] Ibn Hicham, la biographie du Prophète Mahomet, Fayard, 2004, p. 326

[9] Ibn Hicham, la biographie du Prophète Mahomet, Fayard, 2004, p. 326

[10] Ibn Hicham, la biographie du Prophète Mahomet, Fayard, 2004, p. 326-327

[11] Tabari, traduction de Zotenberg, Chronique de Tabari, volume 3, imprimerie impériale, Paris, p. 119

[12] Tabari, traduction de Zotenberg, Chronique de Tabari, volume 3, imprimerie impériale, Paris, p. 119

[13] Ibn Hicham, la biographie du Prophète Mahomet, Fayard, 2004, p. 327

[14] Ibn Hicham, la biographie du Prophète Mahomet, Fayard, 2004, p. 327

[15] Tabari, traduction de Zotenberg, Chronique de Tabari, volume 3, imprimerie impériale, Paris, p. 119

[16] Ibn Hicham, la biographie du Prophète Mahomet, Fayard, 2004, p. 327-328

[17] Ibn Hicham, la biographie du Prophète Mahomet, Fayard, 2004, p. 327

[18] Tabari, traduction de Zotenberg, Chronique de Tabari, volume 3, imprimerie impériale, Paris, p. 119

 

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