Sira
 

L’écrit de la Sîra - 1ère partie

Note de l’éditeur : Le recueil de la sîra (Vie de Muhammad (saw)) commença dès la mort du Prophète Muhammad (saw), en continue depuis 14 siècles jusqu’à nos jours, ce qui en fait une littérature élargie. Bien sûr, la composition de cette littérature est apparue par le fait que la vie et l’appel du Prophète (saw) est un domaine qu’on ne peut terminer par les écrits, ainsi que par le fait que tous les détails composants sa vie représentent une grande valeur pour les musulmans. De par l’effet de ce facteur et beaucoup d’autres, avec le temps le recueil de la sîra est devenu une discipline à part entière et, elle continue à évoluer à travers les différentes langues et écrivains du monde, ce qui nous la montre comme étant un domaine qui s’étend rapidement autant au niveau scientifique que populaire. Mais, malgré cette discipline si minutieuse et la littérature grandiose dont elle fait preuve, le domaine de la sîra ne fait l’objet que de quelques articles académiques relatifs aux travaux théoriques et critiques au sujet de ses lignes de bases.

À partir de ce point, nous vous proposons sous le titre « L’écrit de la sîra » un article composé de quatre parties écrit, par l’Historienne de l’Islam Dr. Nihal Şahin Utku pour le site ledernierprophete.info, présentant une approche théorique et historique à la science de la sîra.


Qu’est-ce que la sîra ?


Le mot sîra qui est le pluriel de sîrat signifiant « chemin, action, départ, état, condition, direction », est un terme utilisé dans les sciences islamiques à travers deux différents domaines. Le premier étant utilisé dans la jurisprudence islamique en tant que « les actes du Prophète Muhammad (saw) et en particulier sa position dans les guerres » comprenant les opinions relatives aux relations de la société musulmane et en particulier des politiques d’états avec les non-musulmans. (1)

Le mot « maḡâzi » qui est le pluriel de « maḡzâ » signifiant « guerre, lieu de guerre, récits de guerre » était utilisé au départ pour les activités guerrières et en particulier pour les campagnes militaires du Prophète (saw) lors de la période Médinoise mais, avec le temps il a pris une définition plus élargie en gagnant le même sens que la sîra et, en étant utilisé pour la biographie du Prophète Muhammad (saw). (2)

Le Coran présente aux Musulmans le Prophète Muhammad (saw) comme étant « le plus bel exemple », ce qui favorisa l’intérêt à apprendre sa vie. Par conséquent, les matériaux autant oraux qu’écrits dus à cet intérêt ont joué un rôle important dans le développement de l’écriture de l’histoire.

D’une part, les informations sur les prophètes et peuples antécédents que nous transmet le Coran, d’autres parts la présentation du Prophète Muhammad (saw) comme étant « le plus bel exemple » favorisa les matériaux autant oraux qu’écrits liés à l’intérêt d’apprendre la vie du Prophète (saw). De plus, ces matériaux ont joué un rôle important dans le développement de l’écriture de l’histoire dans le monde Musulman. Au début, cette activité d’écrit était focalisée sur la vie du Prophète (saw) mais, la rencontre des Musulmans avec différentes religions et sociétés de cultures multiples a encouragé la sortie d’œuvres de sujet, de type et de genre différents. Nous pouvons préciser que les livres biographiques venant des époques avant l’Islam qui relatent la vie des personnages importants sont différents de la sîra au niveau de leur contenu et de leur méthode même si nous savons que ces œuvres étaient écrites ou qu’elles se transmettaient de bouche à oreille. L’intérêt naturel que les Musulmans ont ressenti pour apprendre la vie du Prophète (saw) a engendré la sortie de l’écrit de la sîra et de la maḡâzi, ce qui forma les premiers exemples de l’histoire de l’Islam.

L’ « histoire », terme utilisé en règle générale pour définir une branche scientifique « qui prend pour sujet le passé », n’est pas utilisé dans le Coran, mais à sa place les termes « khabar » signifiant le fait de donner des informations adéquates à la vérité après avoir été témoin, « kissa » informations liées aux événements vécu dans le passé, « hadis »informations apporté pour quelque chose qui vient d’avoir eu lieu, « asatir » pluriel d’ « ustura » qui définit (3) les événements historiques et les croyances qui n’ont pas de fondement, ont été utilisés. Par ailleurs, le mot « ahbâr » qui est le pluriel de « habar » est utilisé communément par les Arabes pour exprimer l’idée de l’histoire mais, par le temps il a changé de sens pour désigner les informations liées aux actes et paroles du Prophète (saw) puis par la suite, il a pris la place des  "livres d’histoires". (4)

 

Une autre branche scientifique analysant les actes, les paroles et la personnalité du Prophète Muhammad (saw) qu’est le Hadith et, qui a les mêmes sujets que la sîra ont été la cause de mélanges de temps à autre malgré que leur méthodologie et leurs approches soient totalement différentes. Les informations de sources de ces deux domaines étant presque toutes de natures translatives a aussi renforcé cette confusion.

La sîra qui est en fait une branche de la science de l’histoire, analyse naturellement les événements transférés à travers le contexte temporel et géographique. Par ailleurs, elle évite d’allonger l’évènement par la chaîne de transmission, elle se concentre sur l’intégralité du texte et sur l’enchaînement du fait. Quant à la science du hadith, elle se concentre sur le contenu du texte transmis ainsi que sur la chaîne de transmission, elle se base sur la suppression des ruptures dans les chaînes de transmission. Elle ne cherche pas à installer l’évènement transmis dans un laps de temps ou d’espace défini. Malgré cette différence, la méthode de hadith a agi dans une certaine mesure dans la transmission des textes de source de la sîra. C’est pourquoi, il a été possible en grande partie de distinguer les textes qui ont en particulier une chaîne de transmission solide de celle qui n’ont pas été déterminée (5) par ailleurs, les styles de récit littéraire et d’embellissement qui ont été utilisés dès le début dans les œuvres de sîra, a rendu plus difficile la classification des textes transmis. Au niveau des textes transmis, il n’a pas été possible de faire une classification stricte telle que dans les hadiths.

La science de hadith et de sîra, ayant des sujets très proches ont été, de temps à autre, la cause de mélanges malgré que leur méthodologie et leur approche soient totalement différentes.


La sîra est-elle un type de biographie ?


Le principe très important pour le hadith qu’est la règle d’enregistrer tous les transmetteurs d’un évènement jusqu’au premier n’est pas facile à appliquer pour la sîra. Car, les chaînes de transmission des récits à propos de la naissance et de l’enfance du Prophète (saw) ne sont pas complètes. Parmi les compagnons, personne n’était assez vieux pour pouvoir raconter l’évènement de la naissance du Prophète (saw), ce qui rend impossible le fait d’avoir une chaîne de transmission contiguë. Un autre obstacle, du fait de l’importance donnée à l’enchaînement de l’évènement, parfois il y a eu besoin d’utiliser certains récits invalides afin de compléter les vides. (6)

Avant toute chose, le fait que la sîra est essentiellement un écrit historique axé vers les personnes, nous retrouvons ici les mêmes problèmes qui nous viennent à la tête à propos de l’écrit historique biographique.

La biographie, est principalement le terme général donné à une œuvre s’efforçant de comprendre et de raconter la vie ou une partie de celle-ci d’une personne écrite par quelqu’un d’autre. Dans ce cas, la biographie nous paraît essentiellement comme un morceau de l’histoire et comme l’effort de révéler une particularité de l’histoire. Le fait que les personnages qui ont été le sujet d’une biographie ont plus ou moins toujours été des « personnalités importantes » et que ces mêmes personnalités ont une place d’estime dans le fil de l’histoire a donné aux œuvres biographiques une position importante parmi les sources historiques. Avec les dires de Halkin, moins le sujet de la biographie est renommé, moins l’altération qu’elle va donner à l’histoire va être importante. Le fait de l’interaction entre les « grands personnages », qui sont des sujets aux biographies du milieu où ils se trouvent et, le fait qu’ils fassent partie des personnalités bien au-dessus de la moyenne de leur époque a engendré de sérieux doutes quant aux relations entre les évènements et les personnages. La biographie se préoccupe des personnages « historiques », qu’elles soient mortes ou vivantes et, elle parle de leur passé. Tout en rassemblant leurs sources, leurs documents, leurs témoins, elle les considère comme des valeurs véridiques. De ce fait, la biographie, de par sa prise en main du passé est certes historique. (7)

Par ailleurs, la biographie est également un sujet de débat au niveau de sa valorisation en tant que sous branche de l’écrit historique. Avant toute chose, la reconstruction de la réalité est sous la responsabilité de l’histoire. Étant donné qu’il est insuffisant de construire de manière semblable les évènements avec les sources et les preuves qu’il nous reste aujourd’hui, qu’on le veuille ou non une certaine « fiction », un montage s’introduit dans les écrits biographiques. Un fait dans l’histoire, une reconstruction, comme le dit Collingwood est un effort de façonnage et d’imagination. (8) D’autres parts, la biographie se concentre non pas seulement sur les évènements et les faits ayant les mêmes sources, mais en même temps sur les sujets en interaction avec ces faits et évènements. Par conséquent, laissez tomber le passé, même au présent il est compliqué et problématique de mesurer leurs états d’âme difficiles à observer, leurs calculs intérieurs, leurs profits non extériorisés ou extériorisés, intentionnellement ou pas d’une manière fausse, leurs rêves et leurs objectifs. C’est pourquoi, sa spécificité de « fiction » est évidente. Bien sûr, cet état joue sur l’écrit de la biographie. Les biographies proposent plus des histoires de vies reconstituées que la vérité. Ce style, rajoutant à la biographie une force de commentaire et un enrichissement dans l’énonciation fait gagner une richesse idéologique et artistique, mais elle affaiblit sa valeur scientifique.

La spécificité biographique de la sîra a approfondi la distance mise contre elle-même lorsqu’elle s’unit avec des préjugés contre la religion en général et contre l’Islam en particulier parmi les historiens orientalistes.

Les paroles de Troyat qu’il a écrites à la tête de son travail biographique sur Dostoïevski méritent de l’attention : « Beaucoup de personnes célèbres n’ont pas une vie à la mesure de leur travail. Face à ces vies réelles, l’écrivain de biographie se laisse aller vers ses envies de romancier, il complète, commente et invente. Il pense plus à son art qu’à la réalité, à sa propre personne qu’à son héros. Il ne pourra servir à un grand homme, mais il profitera de lui. » De par cette facette, la biographie est un commerce entre l’écrivain de biographie et le sujet de celle-ci. En effet, cette situation que nous retrouvons fréquemment dans les œuvres biographiques a été la cause du classement courant de la biographie comme une sous-branche de la littérature. La biographie s’est située quelque part entre la littérature et l’histoire. La biographie, voulant présenter les évènements historiques appuyés par les sources, les documents et les témoins a gagné un caractère historique et a utilisé un procédé historique. D’autres parts, elle a ajouté à cette présentation son propre style, son imagination, sa fiction, ses valeurs personnelles, son opinion, en résumé son monde personnel qui l’éloigne de la discipline de l’histoire tout en la rapprochant d’un style littéraire qu’est le roman. Néanmoins, le lecteur de romans sait parfaitement qu’il lit un écrit portant la fiction de l’écrivain, quant au lecteur de biographie qui veut être sûr de la vérité des évènements et des personnages qu’il lit, tout en présumant sans arrêt ceci, ce style de texte peut être problématique. (9)

Ce commerce, nécessite tout d’abord que la personne racontée soit assez comprise et qu’elle soit analysée en profondeur. Mais, comment peut être comprise une période intérieure et intime d’une personne à l’aide de quelques clichés ? Cette « compréhension », ne peut-être qu’une supposition et un commentaire personnel. À ce point, la biographie s’éloigne de sa caractéristique historique pour se rapprocher de la littérature. (10)

La biographie, ayant pour équivalent en langue turco-ottomane « tercüme-i hal », a pour signification la divulgation d’une vie, d’un état propre à une personne, d’un vécu fermé aux autres et l’expression claire de celle-ci. Cette définition, nous démontre que la biographie est un effort de comprendre quelqu’un d’autre, tout en accentuant sur le devoir d’ouvrir un monde fermé avec ses particularités propres à une personne sans que celui-ci soit toujours ouvert aux autres. C’est pourquoi, la biographie est une discipline qui attire l’attention dans le sens où elle présente une personnalité non pas seulement avec les spécificités se trouvant dans les vies communes, mais en même temps avec ses états et son caractère propres.

Les biographies, portent presque toujours en elles des éléments élogieux ou accusateurs. En général, ce sont les motifs d’écrits qui déterminent l’approche de l’écrivain au personnage sujet à l’ouvrage, ce qui amène souvent celui-ci à ressentir des sentiments partisans. Chez les écrivains de biographie, plus qu’une curiosité objective, c’est surtout de l’admiration ou de l’animosité qui est mise en avant. Cette situation est manifeste, surtout dans les biographies pré-XIXème siècle et lorsque la personne racontée est un prophète, un saint ou un chef religieux. En effet, les premières biographies ont surtout étudié les héros, les rois, les savants, les personnalités exemplaires et les meneurs d’une religion définie ; elles ont pris en main les récits des faiseurs de miracles et, elles ont été mises en avant par leurs propriétés admiratives et par les bons exemples qu’elles donnent aux lecteurs. Les personnages sujets ont gagnés une valeur légendaire, l’énoncé a utilisé un style exagérateur.

Selon la croyance islamique, expliquer le changement soudain, dans la vie d’un homme devenant prophète à quarante ans, avec juste les outils historiques, est très complexe.

Dans cette situation, le personnage sujet à la biographie est parfois glorifié, parfois satirisé, mais il est surtout détaché du contexte dans lequel il se trouve. Dans l’exemple de l’occident, les biographies datant du temps de la Grèce, de Rome et ensuite de l’Église mettent en avant la personnalité en question et exceptionnellement, elles la commentent, ce qui a amené les historiens Occidentaux à garder leurs distances face à l’écrit biographique historique. (11) Malgré tout ceci, de par la richesse du matériel compris dans les biographies qui sont introuvables dans les autres sources, ce type d’œuvre demeure une valeur importante pour la science de l’histoire. Également, lorsque le sujet de la biographie est un homme de religion cette tendance devient encore plus distincte. Car, l’écrivain croit soit à cet homme de religion, soit il ne croit pas en lui. Le croyant, exaltera la personne dont il s’intéresse, le non-croyant accentuera sur ses erreurs, son égarement ou dans le meilleur des cas, il se réfugiera dans des commentaires psychologiques. Trouver le juste milieu entre l’éloge et la diatribe requière une approche critique et scientifique de sang-froid.

Nous pouvons dire que les particularités générales que nous avons citées à propos de l’écrit historique biographique sont aussi valables pour l’écrit de la sîra. Nous pouvons particulièrement préciser que, la relation exceptionnelle entre l’écrivain et la personne écrite est plus marquée dans la sîra. La spécificité biographique de la sîra, chez les historiens orientalistes, s’unit avec des préjugés contre la religion en général et particulièrement contre l’Islam a approfondi la distance contre la sîra. En effet, la sîra, de par sa nature glorifie une personne définie et, elle lui donne une fonction de changer sérieusement la société dans laquelle elle se trouve. Cette approche de « biographie individualiste », défendant l’idée que les conditions sociétaires mettent en avant les personnes, est en contradiction nette avec les tendances de l’histoire matérialistes et positivistes de l’époque.

La sîra, au final, évalue ce que nous ne pouvons pas percevoir par nos sens et ce que nous ne pouvons pas saisir par notre raison. Car, elle prend en main un personnage historique annonçant recevoir un message d’un monde que nous ne pouvons imaginer. De plus, la plupart des écrivains utilisent des transmissions de personnes croyantes à ce personnage. Dans cette évaluation, le fait de croire ou pas à la prophétie de Muhammad (saw) est un critère très important que nous retrouvons. En effet, l’explication de ce changement soudain dans la vie d’un homme devenant Prophète à 40 ans, selon la croyance Islamique, avec seulement les éléments historiques est très problématique. Une telle approche a été essayée par des historiens ayant une identité matérialiste et humaniste et, en conclusion, ils ont été contraints d’inventer un personnage, à la personnalité du Prophète Muhammad (saw), incohérent essayant de rassembler sa sincérité et ses états d’âme hallucinatoires, son génie politique et sa naïveté, son attraction sociale et son âme aimant la retraite, son mariage tardif vis-à-vis de la société dans laquelle il vivait et la polygamie.

 


(1) Mustafa Fayda, “Siyer ve Megâzi”, TDV İslâm Ansiklopedisi, XXXVII, İstanbul 2009, p. 319; Sabri Hizmetli, İslâm Tarihçiliği Üzerine, Ankara 1991, p. 48.

(2) Mehmet Özdemir, “Siyer Yazıcılığı Üzerine”, Milel ve Nihal, IV, sayı 3, Eylül-Aralık 2007, p. 130

(3) Fatih Oğuzay, “İslâm Dünyasında Tarih Yazıcılığı”, Bülten İlam, sayı 11, 2010, p. 24

(4) Hizmetli, p. 6

(5) Ramazan Şeşen, Müslümanlarda Tarih – Coğrafya Yazıcılığı, İstanbul 1998, p. 18, 21.

(6) Hizmetli, p. 50-1.

(7) Vefa Taşdelen, “Biyografi: Ötekine Yolculuk”, Milli Eğitim, numéro 172, Güz 2006,  p. 8, 15.

(8) R.G. Collingwood, Tarih Tasarımı, trad. Kurtuluş Dinçer, Ankara 1996, p. 39-41.

(9) Taşdelen, p. 12

(10) Taşdelen, p. 12-3.

(11) Leon – E. Halkin, Tarih Tenkidinin Unsurları, trad. Bahaeddin Yediyıldız, Ankara 1989, p. 55-9.

 

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